Les « retouches » et la créativité du photographe – 1

Depuis l’arrivée des appareils numériques grand public vers 2005, les critiques sont récurrentes pour reprocher aux photographes de modifier leurs clichés à l’ordinateur : ça n’est plus de la photo, mais de l’informatique ! Pourtant ces critiques négligent un petit détail ...

Article mis en ligne le 20 novembre 2016

par Isabelle
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Depuis l’arrivée des appareils numériques grand public vers 2005, les critiques sont récurrentes pour reprocher aux photographes de modifier leurs clichés à l’ordinateur : ça n’est plus de la photo, mais de l’informatique ! Pourtant ces critiques négligent un petit détail : de tous temps les photographes avaient modifié leurs négatifs, bien plus facilement qu’on ne l’imagine, pour produire des effets particuliers sur leurs tirages papier. Il était relativement facile à tout photographe amateur, de jouer sur les procédés de développement en chambre noire pour modifier le contraste, la saturation, la netteté et même pour « effacer » des portions d’image, comme une ombre gênante ou même un bras ou une voiture malvenus sur un paysage. Avec ce savoir-faire pratique, ils pouvaient donner au tirage final une toute autre apparence que celle du négatif d’origine. En réalité, après avoir interrogé de nombreux photographes pratiquant le développement papier, il devient clair que le numérique et le traitement des photos par ordinateur a beaucoup moins révolutionné la photo qu’on ne croit : dans la plupart des cas, on ne reproduit aujourd’hui par ordinateur que ce que les anciens faisaient déjà tous les jours sur leurs négatifs, mais seulement plus vite. Un aspect particulièrement intéressant des critiques visant les « retouches » à l’ordinateur porte sur la créativité du photographe, et plus généralement donc, sur la créativité artistique.

Un certain nombre d’anciens, de nos parents ou grands-parents, pensent encore que n’importe qui peut produire une bonne photo, car il n’y a qu’à appuyer sur le bouton d’un appareil : la créativité artistique est donc refusée par principe au photographe. Cette réflexion se heurte malheureusement au poids de la réalité : des millions de personnes font des photos, des dizaines de milliers de personnes les exposent en galerie, mais au final, depuis un siècle, seule une poignée d’une petite centaine de photographes a été reconnue comme artistes de niveau national et international. La communauté des spécialistes de photographie prouve donc dans les faits que toutes les photographies ne se valent pas, qu’il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton pour être un photographe et que finalement, il doit bien exister des critères pour distinguer statistiquement, sur le grand nombre et en moyenne, les bonnes des mauvaises photos. Dans cette catégorie, le seul débat porte donc sur la nature – et la pertinence – des critères qui sont en jeu pour départager la qualité des photos, mais en aucun cas sur l’existence-même de critères. Car finalement la photographie est une activité humaine : tout romancier peut s’estimer le meilleur du monde dans son salon, tout peintre peut se juger le plus génial dans son cabinet, tout photographe peut se prendre pour un génie dans sa chambre, mais le jugement du public et des médias est un jugement collectif de l’humanité en tant qu’espèce culturelle, et la culture ne retient historiquement que certains noms au détriment des autres : il y a donc bien des critères de sélection, même s’il est extrêmement difficile de les énoncer, surtout sans recul historique. Car en effets les critères artistiques sont collectifs, donc culturels et historiques, ce qui explique qu’ils soient inefficaces pour juger d’une photo d’un individu au temps présent.

Une catégorie intermédiaire de critiques, plus nombreuse, a tendance à penser que seule la prise de vue relève de la créativité artistique. Sous cet angle, d’accord, le photographe est un artiste, mais à condition de livrer le résultat brut de sa création, à savoir le cliché tout droit sorti du capteur (ou du négatif) sans aucune « retouche ». Comme je le faisais remarquer en introduction, cette position a pour point de départ un malentendu : l’informatique aurait introduit une rupture en permettant les « retouches » ; les « retouches » étant pratiquées à l’ordinateur, elles sortent irrémédiablement de l’art photographique, donc toute photo retouchée n’est plus à proprement parler une photo, donc tout photographe « retoucheur » n’est plus à proprement parler un photographe. Le malentendu réside en ce que depuis un siècle, les plus grands photographes « retouchaient » déjà leurs photos, non pas à l’ordinateur, mais dans les bacs de révélateur et sous l’agrandisseur. Ajustement de contraste, de colorimétrie, masques et tampons existaient déjà en 1930. Consultez Internet pour découvrir les « retouches » de vos plus célèbres clichés préférés, ceux de Doisneau, de Salgado ou de tant d’autres… que vous avez toujours cru (à tort) des clichés « bruts ».
http://www.konbini.com/fr/inspiration-2/retouche-photo-paolo-inirio-photoshop/
http://baetlanguedoc.blog50.com/archive/2010/05/09/les-plus-fameuses-photos-truquees-1-8.html

Cette position est donc intenable, et pire : elle est fausse. En effet, aujourd’hui les logiciels pilotant les capteurs sont spécialement réglés pour produire du neutre : le contraste est moyen, la saturation est moyenne, la netteté est moyenne. Cette programmation vise justement à faciliter le réglage personnalisé, autrement dit le « développement » : il est donc pratiquement obligatoire de développer ses photos brutes (raw) c’est-à-dire d’ajuster manuellement ces paramètres avant de les exporter en jpeg, c’est-à-dire en « photos » imprimables et lisibles sur les appareils. De même que dans les années 40 ou 50, personne n’aurait jugé un photographe sur ses négatifs (mais bel et bien sur ses tirages), personne aujourd’hui ne devrait être jugé sur ses fichiers en sortie de capteur, mais sur ses « développements », à savoir sur ses « retouches » en contraste, luminosité, teinte et saturation. Selon moi, la créativité du photographe inclut donc à part entière le développement, auquel on procédait jadis dans le bac de révélateur et sous l’agrandisseur, et qu’on exécute aujourd’hui à l’écran en l’appelant « retouche » par un fâcheux contresens. De ce point de vue, la photographie ne consiste pas à appuyer sur un déclencheur, ni même à produire une image ; la photographie consiste à reproduire sur un support quelconque, cellulosique, papier ou numérique, l’image que produit le réel dans notre imagination intime. Cette « image imaginaire » que nous avons en tête en contemplant un paysage ou un personnage est plus ou moins éloignée de l’image brute, et va donc transparaître avec plus ou moins de ressemblance sur la pellicule ou le capteur après le déclenchement ; la deuxième partie du travail de photographe consiste donc nécessairement à travailler cette matière brute pour la rendre conforme à l’idée que nous avons dans l’imagination depuis l’instant du déclenchement. Pendant tout le 20ème siècle on appelait ça le « développement » et tout le monde trouvait cette étape intéressante et artistique ; à partir des années 2010 cette étape, transférée à l’ordinateur, a été qualifiée de « retouche » et on s’est mis à la juger indigne de la création artistique. Il y a là – à tout le moins – matière à questionnement.

I. Saillot 2016 ©

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